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Le vécu du soignant


Le soignant a aussi un vécu. Il en a même plusieurs : vécu du vécu du diabétique, vécu de son identité de soignant, et vécu en tant qu'individu.


Vécu du vécu du diabétique

Une des facettes du vécu du soignant est la façon dont il ressent le vécu du diabétique.

Un diabétique qui refuse sa maladie, ou qui est en révolte, ou qui est en phase de marchandage, est plus difficile à aborder et à prendre en charge qu'un diabétique en réflexion avec retour sur soi ou en acceptation active.

L'attitude du diabétique peut même conditionner l'attitude du soignant si celui-ci ne «décode» pas le vécu du diabétique et le stade où il se trouve dans son travail de deuil puis d'acceptation :

• face à l'expression d'un vécu pénible, le soignant peut être amené à dénier les problèmes du diabétique, de façon à recentrer le discours sur l'aspect technique du diabète, car cela lui paraît plus utile que de parler avec le diabétique de son vécu,
• face à l'expression d'une révolte, le soignant peut s'exprimer lui aussi avec une certaine animosité,
• face à un marchandage, le soignant peut avoir une attitude manipulatrice ou de chantage lorsqu'il sent que la situation lui échappe,
• face à une attitude faussement interprétée comme un état dépressif, le soignant peut être amené à perdre une occasion d'intensifier l'information sur le diabète alors que le diabétique, en réalité au stade de réflexion avec retour sur soi, est en fait à ce moment très réceptif aux conseils qui peuvent lui être donnés.

Tout comme le diabétique doit accepter sa maladie, le soignant doit accepter que le diabétique ait un vécu psychologique de sa maladie, ne pas juger l'attitude du diabétique comme définitive, et ne pas confondre quotient intellectuel et non-acceptation du diabète, car le degré d'acceptation de la maladie modifie les capacités d'apprendre et d'appliquer ce qui a été appris.

Le soignant doit connaître les différents stades du vécu du diabétique, et moduler sa pratique selon le stade où se trouve chaque diabétique


Vécu de son identité de soignant

Le diabète est une maladie chronique

Le diabète est parfois une maladie aiguë (hypoglycémie, décompensation du diabète, complications...) mais c'est surtout une maladie chronique qu'il est nécessaire de soigner, bien que pendant de très nombreuses années elle n'entraîne pas ou peu de symptômes.

Or une grande part de la formation des soignants, notamment celle des médecins, concerne les maladies aiguës, où il faut faire un diagnostic et mettre en oeuvre un traitement qui va le plus souvent guérir rapidement et complètement la maladie, alors qu'en ce qui concerne le diabète, le diagnostic est très rapide à faire, ou n'est plus à faire, et le traitement permet de contrôler la maladie, de la stabiliser, mais pas de la guérir.

Autrement dit, bien souvent le médecin a surtout été formé à l'identification et au traitement efficace des situations aiguës, plutôt qu'à la prise en charge au long cours et à l'écoute des personnes ayant une maladie chronique comme le diabète.

Parfois même, surtout chez les plus jeunes, la prise en charge des situations aiguës est mieux vécue que la prise en charge des maladies chroniques, car le soignant a la démonstration immédiate de son utilité dans les situations aiguës, alors que ce n'est pas le cas dans les maladies chroniques où la psychologie, l'accompagnement et le temps sont les conditions de l'efficacité.

Cependant, même si le soignant a, en quelque sorte, besoin des situations aiguës pour être conforté dans son identité de soignant et son aspiration à une utilité immédiatement visible, il doit aussi être convaincu que son état d'esprit doit être différent face aux patients ayant une maladie chronique.

Le soignant ne peut pas soigner lui-même le diabète du diabétique

En effet, le soignant ne peut qu'indiquer au diabétique comment le diabétique peut soigner son diabète.

Et c'est au diabétique qu'incombe la plupart des décisions concernant son traitement (alimentation, activité physique, maîtrise du poids, autosurveillance glycémique, adaptation des doses d'insuline, tabagisme...).

Le soignant ne peut donc pas soigner directement le diabète. Il ne peut que soigner le diabète par l'intermédiaire du diabétique, qui doit mettre en oeuvre le traitement de la maladie.

Une grande partie du travail du soignant consiste donc à indiquer au diabétique comment soigner son diabète, et ceci peut être à l'origine d'un vécu difficile car cette démarche n'est pas du tout celle de la prise en charge des situations aiguës :

• Dans une situation aiguë, le soignant est en quelque sorte «le maître à bord». Il décide du diagnostic, il décide du traitement qui lui paraît le plus approprié, et il prescrit le traitement qui est alors appliqué par lui-même, par une infirmière, ou par le malade sans que celui-ci ait quoi que ce soit à décider.
• Par contre, dans une maladie chronique comme le diabète, le soignant doit expliquer, convaincre, et tenir compte du vécu et de l'avis du diabétique, sans quoi ce qu'il propose ne pourra pas être mis en oeuvre. D'autre part, même après explications bien comprises, ce qui est proposé par le soignant, et qui est accepté par le diabétique, est en fait une décision théorique de modifier un comportement. Or comme pour tous les actes de la vie, il n'est pas toujours facile d'appliquer ce que l'on a décidé lorsque ce qui doit être appliqué est contraignant ou contraire aux habitudes antérieures. Et le soignant sait très bien que le temps passé à écouter, proposer, et expliquer, peut aussi n'avoir pas ou que peu de répercussions en terme de changement de comportement.

Autrement dit, pour le soignant, la prise en charge du diabétique est à l'opposé de son «mode de fonctionnement» en matière de situations aiguës. Il lui faut passer d'un contrôle direct de la maladie à un contrôle indirect par l'intermédiaire du diabétique : il n'est pas seul à décider, il ne peut que faire des propositions, il doit prendre du temps pour expliquer et convaincre, et il n'est pas certain que le résultat soit conforme à ses espérances.

La conséquence de cette situation peut être un vécu difficile pour le soignant avec, comme pour tout ce qui est difficile à vivre, l'adoption d'attitudes d'évitement avec pseudo-rationalisation : «Ce patient n'a pas la capacité de comprendre», «De toutes façons, il ne veut rien apprendre», «Quoi que l'on fasse, il ne fera que ce qu'il veut»...

Le soignant doit partager son savoir et son pouvoir

Comme chez tout individu, la relation inconsciente existant entre «le savoir» et «le pouvoir» peut être forte chez le soignant, ce qui peut l'amener inconsciemment à limiter la transmission de son savoir afin de ne pas perdre une part de son pouvoir, ou tout au moins de l'auréole qu'il pense avoir ou devoir porter.

Est-ce que le soignant, détenteur du savoir/pouvoir, est d'accord pour transmettre au diabétique une partie de son savoir, et par conséquent une partie de son pouvoir ?

Des réponses à ces questions dépend l'accession à l'autonomie du diabétique, ou la persistance d'une relation de dépendance.

Le soignant a une responsabilité

Le soignant est partagé entre le souci d'éviter les erreurs et une volonté de favoriser l'autonomie indispensable au contrôle métabolique optimal.

Son problème est de déterminer quelle marge de manoeuvre il peut proposer au diabétique, étant donné que si le diabétique se trompe dans la gestion de son traitement, la responsabilité de ces erreurs reste celle du soignant (mauvaise évaluation de la compréhension du diabétique, marge de manoeuvre mal définie...). Mais, à l'inverse, la responsabilité du soignant est également engagée s'il n'informe pas suffisamment le diabétique sur les situations qu'il peut rencontrer, et sur la façon la plus appropriée d'y faire face.

Le soignant est donc confronté aux difficultés qui existent quand il s'agit de déléguer des décisions tout en gardant un contrôle des décisions qui peuvent être prises.

D'autre part, tout apprentissage implique un droit à l'erreur, et c'est grâce à ses erreurs, à leur analyse, et à la compréhension des raisons qui l'ont conduit à les faire, que le diabétique peut progresser dans la gestion de son diabète.

Le soignant accepte-t-il la responsabilité de laisser le diabétique prendre des risques ? Jusqu'où ? Dans quel cadre des «erreurs possibles» défini au préalable d'un commun accord ? Accepte-t-il de passer d'un contrôle direct de la maladie à un contrôle indirect par l'intermédiaire du diabétique ?

L'accession à l'autonomie du diabétique, ou la persistance d'une relation de dépendance, dépend également des réponses du soignant à ces questions.

On est ici bien loin du «mode de fonctionnement» en matière de situations aiguës où le soignant est le «maître a bord», et le vécu de cette dualité peut être difficile.

Le syndrome d'épuisement du soignant

Ce syndrome peut être défini comme un état d'épuisement physique et émotionnel conduisant au développement d'une image de soi inadéquate, et d'attitudes négatives au travail avec perte d'intérêts et de sentiments pour les patients.

Il a été décrit initialement sous le nom anglais de «burn-out» qui signifie s'user, s'épuiser, brûler jusqu'au bout, et il s'articule autour de trois éléments :
• un épuisement physique et émotionnel, généré essentiellement par une demande de soutien psychologique excessive chez des professionnels en situation de relation d'aide,
• une «dépersonnalisation», se traduisant par une perte d'empathie, un détachement excessif dans les rapports interpersonnels, une plus grande routine des soins avec une tendance à traiter le patient comme un objet,
• un manque d'accomplissement personnel : plus le sujet fait d'efforts pour faire face, plus il s'épuise, plus il perd son efficacité, plus il se démotive, installant par là même une sorte de cercle vicieux où il finit par douter de ses propres capacités, baisse les bras et éprouve un réel manque d'accomplissement.

Autrement dit, un soignant surmené, épuisé, qui donne beaucoup plus de lui-même qu'il ne reçoit en retour de ses patients, de ses collègues ou de sa hiérarchie, aura tendance à prendre de la distance vis-à-vis du vécu du patient et à ne s'occuper que de l'aspect technique de la maladie, de façon routinière, automatique, mécanique.

Ce phénomène trouve sa cause dans des conditions de travail qui génèrent des facteurs de stress trop importants. Sa prévention et sa disparition résident dans l'amélioration des conditions de travail, dans la formation aux relations humaines et dans le dialogue au sein de l'équipe soignante.

Le diabétique n'en est pas directement la cause, mais il peut en pâtir.

Le soignant ne peut qu'indiquer au diabétique comment le diabétique peut soigner son diabète

Le soignant est partagé entre le souci d'éviter les erreurs et une volonté de favoriser la responsabilisation et l'autonomie indispensables au
 contrôle métabolique optimal


Vécu en tant qu'individu

La plupart du temps le soignant n'est pas lui-même diabétique, et tout comme le diabétique a une représentation subjective de la maladie, le soignant n'a qu'une représentation subjective de la vie du diabétique.

Parfois le soignant ne se pose pas de questions sur ce que peut être la vie du diabétique, ou il a des certitudes sur ce que doit être le traitement du diabète, et ce n'est qu'avec le temps que son discours «Il faut...», «Vous devez...» et «Je pense que...» évolue en «Il faudrait...», «Vous pourriez peut-être...» et «Que penseriez-vous de... même seulement transitoirement...» «C'est quoi pour vous...» «Comment selon vous...» «Que proposeriez-vous pour...»

Mais quelle que soit la représentation subjective que le soignant a de la vie du diabétique, il devrait surtout garder en mémoire que vivre avec un diabète impose l'adoption de comportements au prix d'un vécu souvent difficile, et que ces comportements restent une lourde astreinte même lorsqu'ils ont été intégrés à la vie de tous les jours.

«Comment est-ce que je vivrais, moi, les exigences de vie que je propose ?». La réponse du soignant à cette question améliorerait probablement le dialogue entre le soignant et le diabétique.


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